N° 4 – mai 2010

Le Gouvernement pyramidale de l’Église est-il biblique ?

par Jonas Mualaba Citala et Willy Paga Mushila

 

Introduction

Qui n’a jamais entendu le dicton français : « L’union fait la force » ? Plusieurs proverbes tirés de la sagesse Luba[1] enseignent ou corroborent l’idée de la collégialité contenue dans ce dicton. C’est le cas par exemple de :

« Bungana ntshisumbu » (La force se trouve dans le groupe), de

« Lukanu lumue kalutu luadila ku diboko » (Un seul anneau ne peut pas sonner au bras), etc.

 Au chapitre 4 de son épitre aux Ephésiens, Paul exhorte ces chrétiens à mener leur vie communautaire dans l’unité, la complémentarité ou la collégialité. Il écrit :

Je vous exhorte donc, moi, le prisonnier dans le Seigneur, à marcher d’une manière digne de la vocation qui vous a été adressée, en toute humilité et douceur, avec patience, vous supportant les uns les autres avec charité, vous efforçant de conserver l’unité de l’esprit par le bien de la paix. Il y a un seul corps et un seul Esprit, comme aussi vous avez été appelés à une seule espérance par votre vocation ; il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous et en tous. Mais à chacun de nous a été donnée la grâce selon la mesure du don du Christ. C’est pourquoi il est dit : étant monté en haut, il a emmenés des captifs et il a fait des dons aux hommes. Or que signifie : Il est monté, sinon qu’il est aussi descendu dans les régions intérieures de la terre ? Celui qui est descendu, c’est le même qui est monté au dessus de tous les cieux, afin de remplir toutes choses. Et il a donné les uns comme prophètes, les autres comme évangélistes, les autres comme pasteurs et docteurs, pour le perfectionnement des saints en vue de l’œuvre du ministère et de l’édification du corps du Christ. (v.1-12)

Dans Romains 12, 4-7, nous lisons ce qui suit :

Car, comme nous avons plusieurs membres dans un seul corps, et que tous les membres n’ont pas la même fonction, ainsi, nous qui sommes plusieurs, nous formons un seul corps en Christ, et nous sommes tous membres les des autres. Puisque nous avons des dons différents, selon la grâce qui nous a été accordée, que celui qui a le don de prophétie l’exerce selon l’analogie de la foi ; que celui qui est appelé au ministère s’attache à son ministère ; que celui qui enseigne s’attache à son enseignement, et celui qui exhorte à l’exhortation. Que celui donne le fasse avec libéralité ; que celui préside le fasse avec zèle ; que celui qui pratique la miséricorde le fasse avec joie.

Ces enseignements de l’apôtre Paul devront retentir encore dans nos oreilles aujourd’hui pour nous rappeler à chaque instant notre devoir de rechercher l’unité, la collégialité et la complémentarité dans l’exercice des ministères au sein de nos communautés ecclésiales.

En effet, les dons accordés à chaque membre de l’Eglise doivent être utilisés dans la complémentarité « pour le perfectionnement des saints en vue de l’œuvre du ministère et de l’édification du corps de Christ ». Tout exclusivisme, tout isolement, tout égoïsme devront être bannis du milieu des enfants de Dieu. Chaque membre devra d’abord être considéré avec amour comme possédant un don ou plusieurs dons de Dieu pour servir aux côtés des autres (ayant aussi reçu des dons de la part de Dieu). Ensuite, il/elle devra être encouragé(e) à prendre conscience de ses dons particuliers pour les exploiter « en toute humilité et douceur; avec patience, (se) supportant les uns les autres avec charité ». Ainsi, l’avancement de l’œuvre de Dieu ne tardera pas à être manifeste et le Seigneur sera glorifié dans la communauté ecclésiale visible.

La collégialité dans laquelle nous sommes invités à travailler au sein de l’Eglise (et même dans nos familles et ailleurs) sous la direction du Christ, Dieu de la Trinité en est le modèle parfait. Nous essayons de le démontrer au premier point de cette étude.

1. Dieu de la Trinité : Paradigme de la Collégialité

Tout lecteur de l’Ancien Testament en Hébreu (sa langue originale) apprend dès le tout premier verset du livre de la Genèse que le mot Elohim (rendu en français par ‘Dieu’ et en anglais par ‘God’) est au pluriel. Si il/elle a quelques notions d’accord des verbes en grammaire, il/elle sera surpris(e) de constater que le verbe bara (créa) conjugué au parfait l’est au singulier. Donc, Elohim qui créa les cieux et la terre est à la fois pluriel et singulier.

Voilà le Dieu de la Trinité : Père, Fils et Saint Esprit, explique Munduku Dagoga.[2] Dans cette action de créer, « le Père est à l’œuvre, le Fils est à l’œuvre, le Saint Esprit à l’œuvre », insiste Munduku. « Et quand Il dit ‘ Faisons l’homme à notre image’, Il (Dieu en trois personnes co-substantielles) agit et crée l’homme à son image, à l’image et à la ressemblance de Dieu Père, Fils et Saint Esprit », conclut-il.

L’on peut retenir que l’homme créé à l’image de Son créateur-Dieu (un en trois) est appelé à agir comme Lui, afin de refléter cette image. Il doit favoriser l’unité dans la diversité en travaillant dans la collégialité et la complémentarité.

Lors de l’exercice de son ministère terrestre, le Seigneur Jésus n’a pas tout fait seul ; Il s’est choisi douze apôtres.

Marc rapporte :

Il monta ensuite sur la montagne ; il appela ceux qu’il voulut, et ils vinrent auprès de lui. Il en établit douze, pour les avoir avec lui (c’est nous qui soulignons), et pour les envoyer prêcher avec le pouvoir de chasser les démons. Voici les douze qu’il établit : Simon qu’il nomma Pierre ; Jacques, fils de Zébédée ; et Jean, frère de Jacques auxquels il donna le nom de Boanergès, qui signifie fils du tonnerre ; André ; Philippe ; Barthélemy ; Matthieu ; Thomas; Jacques, fils d’Alphée ; Thaddée ; Simon le cananite et Judas Iscariote, celui qui livra Jésus (chap. 3, 13-19).

Au verset suivant (20), nous lisons que le Seigneur Jésus se rendit à la maison accompagné de ceux qu’Il venait de choisir. Plus loin au chapitre 4, Il leur demande de traverser la mer avec lui et d’aller à l’autre bord (verset 35). Et, le verset 1 du chapitre 5 rapporte qu’ « ils arrivèrent (pluriel) à l’autre bord de la mer, dans le pays des Gadaréniens ».

Au chapitre 6 verset 7 du même Evangile, Jésus appela les douze et les envoya « deux à deux », en leur donnant pouvoir sur les esprits impurs. Pourquoi deux à deux ? N’est-ce pas pour qu’en synergie ils puissent se soutenir et se compléter ? « Musapi moko elongolaka sili na moto te » (Un seul doigt ne peut pas enlever les poux de la tête ; il faut deux ou plusieurs doigts travaillant en synergie pour le faire), nous enseigne ce proverbe Lingala.[3]

Parlant du modèle de plusieurs anciens (pas un seul ancien) dans les premières églises, Alexander Strauch[4] écrit : « Le Nouveau Testament donne des preuves d’une surveillance pastorale par un conseil d’anciens dans presque toutes les premières Eglises. Celles-ci étaient disséminaient sur un vaste territoire géographique et culturel, qui s’étendait de Jérusalem à Rome. Considérons les passages suivants du Nouveau Testament qui attestent l’existence parmi les premières Eglises d’un modèle récurrent de leadership assuré par une pluralité d’anciens. Il y avait des anciens dans les Eglises de Judée et des environs (Ac. 11, 30 ; Ja. 5, 14-15). Des anciens dirigeaient l’Eglise de Jérusalem (Ac. 15). Parmi les Eglises fondées par Paul, il y avait une pluralité d’anciens dans les Eglises de Derbe, Lystre, Iconie, Antioche (Ac.14, 23) dans l’Eglise d’Ephèse (Ac. 20, 1 ; 1Ti. 3, 1-7 ; 5, 17-25), dans l’Eglise de Philippes (Phil. 1, 1) et dans les Eglises de Crète ( Tit. 1, 5). D’après la première lettre de Pierre largement répandue, des anciens existaient dans les Eglises à travers tout le nord-ouest de l’Asie Mineure ; le Pont, la Galatie, la Cappadoce, l’Asie et la Bithynie (1Pi. 1,1 ; 5, 1). Nous avons des solides raisons de croire qu’il y avait des anciens dans les Eglises de Thessalonique (1 Thés. 5, 12) et de Rome (Hé.3, 17) ».

Quels sont les avantages de la direction collégiale d’une Eglise ? L’auteur précité répond de la page 45 à la page 53 de son livre. Nous donnons les grandes lignes de son propos dans le point suivant de notre travail.

2. Avantages d’une direction collégiale d’une Eglise

De prime abord, il importe de rappeler à la suite de Jean Calvin[5] que la direction collégiale de l’Eglise est voulue par Dieu. La Bible elle-même l’atteste ; nous l’avons démontré ci-haut. Ecoutons encore Alexander Strauch à ce sujet :

La direction par un conseil d’anciens est une forme de gouvernement qu’on trouve dans presque toutes les sociétés du Proche Orient ancien. C’était la structure gouvernementale de base de la nation d’Israël dans l’histoire de l’Ancien Testament (Ex. 3, 16 ; Esd. 10, 8)… Quand le Nouveau Testament rapporte que Paul, un juif profondément immergé dans la structure juive et dans l’Ancien Testament, fit nommer des anciens dans les Eglises qu’il avait nouvellement fondées (Ac. 14, 23), il indique que l’apôtre établit un conseil d’anciens dans chaque Eglise locale. Par définition, la structure de gouvernement par les anciens est une forme de leadership collectif dans laquelle chaque ancien occupe la même position et exerce la même autorité et la même responsabilité que les autres. On parle généralement d’un leadership collégial ou collectif. On entend aussi de plus en plus parler d’une direction multiple, plurielle, partagée ou d’équipe » (p.46).

Les avantages d’une direction partagée promue par les enseignements des Réformateurs de l’Eglise relayés par A. Strauch présentent les avantages ci-dessous, d’après ce dernier :

1.       la compensation des faiblesses mutuelles ;

2.      l’allégement de la charge de travail ; et

3.      favoriser la responsabilisation.

Dieu voulant, dans nos études ultérieures, nous reviendrons avec force détails sur ces trois avantages de la direction collégiale d’une Eglise. Mais, en attendant,

Concluons quand même

La collégialité est la forme du gouvernement de l’Eglise voulue par Dieu et adoptée par la Réforme de l’Eglise (16è siècle ap. J.C.). D’après Alexander Strauch, cette forme présente trois avantages, notamment

1.       la compensation des faiblesses mutuelles,

2.      l’allégement de la charge du travail et

3.      la prise de conscience par chacun(e) de sa propre responsabilité c’est-à-dire la tâche attendue de lui/d’elle par la communauté dont il/elle est membre.

La direction papale, décriée par la Réforme protestante, est l’antidote de la direction collégiale de l’Eglise. Elle (la direction papale) enferme l’homme dans une pensée unique, elle étouffe l’expression des dons personnels, la liberté de conscience, etc. Cette forme de gouvernement où un chef unique trône « au sommet de la pyramide est anormal et corrupteur, (disons même diabolique, car non biblique), stigmatise Robert Greenleaf.[6] Aucun de nous n’est parfait en lui-même ; nous avons tous besoin de l’influence correctrice de collègues proches. Lorsqu’une personne est propulsée au sommet de la pyramide, elle n’a plus de collègues, seulement des subordonnés… ». Un responsable d’une Eglise qui se met ou accepte d’être mis au sommet d’une pyramide « ne bénéficie pas, selon l’auteur précité, des effets compensateurs des faiblesses et des forces les uns des autres ».

Que constatons-nous dans les Eglises en République Démocratique du Congo ? Des comportements frisant la gestion où une personne trône au sommet de la pyramide et se fait entourée des personnes de son obédience (nommées par ce chef unique, que disons-nous ? inique) sont visibles dans plusieurs Eglises, même celle qui se disent issue de la Réforme ou fondée sur le modèle de celle-ci.

Par ce travail, nous demandons à tous les chrétiens congolais en général et aux protestants en particulier (de responsables d’Eglises aux fidèles) de prêter attention aux conseils de Jéthro dans Exode 18, de se placer sur les chemins et de suivre la bonne en ce qui concerne le gouvernement de nos Eglises. Cette bonne voie est celle tracée par les Réformateurs de l’Eglise, en particulier le français Jean Calvin. Alors, nous ne continuerons pas à trahir, par une gestion pyramidale de l’Eglise, l’identité que nous proclamons à travers le nom que nous portons. Nous y reviendrons, Dieu voulant.

BIBLIOGRAPHIE

Bruijn G. J., Le Gouvernement de l’Eglise Réformée, Ed. Administration de l’Ecole Réformée de Théologie, Lubumbashi, 1999.

Munduku Dagoga, Notes du cours de Dogmatique de la Trinité, 2è Graduat Théologie, Université Protestante au Congo, 2008-2009 (inédites).

Strauch A., Les Anciens Qu’en dit la Bible ? Un Appel Urgent à Retablir le Leadership Biblique dans l’Eglise, Traduit de l’anglais par A. Doriathy, Ed. Publications Chrétiennes, Cap-de-la-Madeleine, 2004.


Jonas Mualaba Citala (gauche) et Willy Paga Mushila étudient la théologie à l’Université Protestante au Congo.

PHOTO Jonas and Willy CROP

            mis à jour vendredi 30 avril 2010

 

 



[1]           Le Luba est un groupe ethnolinguistique situé au centre de la République Démocratique du Congo, comprenant le Kasaï-Occidental et le Kasaï-Oriental.

[2]              Notes du cours de Dogmatique de la Trinité, 2è Graduat Théologie, Université Protestante au Congo, 2008-2009 (inédites).

[3]           L’une de quatre langues nationales de la RD Congo.

[4]           Dans son ouvrage intitulé Les Anciens Qu’en dit la Bible ? Un Appel Urgent à Rétablir le Leadership Biblique dans l’Eglise, Traduit de l’anglais par A. Doriathy, Ed. Publications Chrétiennes, Cap-de-la-Madeleine, 2004, pp. 129-130.

[5]           Jean Calvin est, écrit Gerrit Jan Bruijn, « l’architecte de la structure ecclésiastique de l’Eglise réformée (la direction reformée/presbytérienne de l’église versus la direction épiscopale ou papale). C’était sa conviction de devoir aménager l’Eglise selon la Parole de Dieu (c’est nous qui soulignons) » in Le Gouvernement de l’Eglise Réformée, Ed. Administration de l’Ecole Réformée de Théologie, Lubumbashi, 1999, p.10.

[6]           Cité par Alexander Strauch, Ibidem