N° 4 – mai 2010

Les fondements bibliques de la pensée de Calvin

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par Aaron R. Kayayan

 

Peut-on, doit-on tenir Calvin pour un innovateur ? Se trouverait-il parmi ceux ayant introduit dans la pensée et dans la pratique chrétienne de nouvelles hérésies ?

Pour répondre à une telle question, il suffit de lire ses écrits. On s’apercevra aisément, même après un bref examen, qu’une telle accusation est absurde, et que l’Ecriture seule est la référence et la norme absolue pour sa pensée et pour son enseignement. Un tel examen nous démontrera aussi le lien étroit, voire la parenté totale, entre sa pensée et celle des grands docteurs de l’Eglise ancienne.

Nous pouvons dire sans hésiter que Calvin n’a pas innové. Il s’était toujours tenu trop étroitement associé à la théologie de l’Eglise pour se permettre des digressions ou pour y introduire des idées novatrices. Il souscrivait tout à fait à la continuité de la foi et ne se serait jamais permis des fantaisies sans substance. Il ne fut pas un innovateur mais simplement, et heureusement, un réformateur. Il reprit à son compte toutes les grandes affirmations chrétiennes du passé; il les passa au crible de l’Ecriture, il les épura de leurs éléments parasites, leur donna des assises bibliques solides et, avec la logique rigoureuse qui le caractérisait, il offrit à l’Eglise une théologie biblique qui aura été, depuis quatre siècles, à la base de tous les efforts de réforme ecclésiastique et de renouveau spirituel. Il fit œuvre de grand bâtisseur en utilisant magistralement des matériaux que certains de ses devanciers avaient réunis ; il entreprit de bâtir un édifice théologique que quatre siècles n’ont pu ébranler, et qu’assurément les siècles à venir ( à moins du retour du Maître de l’Eglise) n’ébranleront pas non plus. En effet, il pourvut l’Eglise d’une théologie complète, mûre et précise, basée sur la Bible, une théologie pleine de grandeur et de majesté. C’est à juste titre qu’il a été appelé le prince des interprètes bibliques. Tout ce qui a été écrit depuis le seizième siècle n’est en réalité qu’une reprise totale ou partielle, de ses écrits, une reprise de ses thèses, sous diverses formes, ou encore, négativement, la réfutation des affirmations bibliques mises à jour par lui.

C’est dire l’envergure de sa pensée et la profondeur de ses vues. Un point particulier devrait retenir ici notre attention. Calvin a exposé les vérités bibliques non pas pour répondre à des questions immédiates, mais dans l’unique souci de rester fidèle à l’Ecriture. A ses yeux, ce qui d’ailleurs devrait être le cas pour tout chrétien, la vérité biblique est éternelle, tandis que nous posons trop souvent nos questions en termes d’actualité quotidienne, de manière quasiment journalistique…

Calvin ne prétend pas trouver, ni n’essaie d’élaborer, une philosophie parfaite; il est simplement pris par la grandeur, la majesté et la véracité de la Parole. Chez lui, ce qui prime est tout d’abord l’absolue gloire de Dieu, et il servit cette gloire avec simplicité et constance, en recherchant non pas ce qui est intellectuel et abstrait, mais le sens « religieux » de la réalité. Avec son œuvre et tous ses écrits, la Réforme de l’Eglise atteignit son apogée, car il sut évacuer de manière magistrale les traditions stériles et l’affranchir des erreurs humaines. Ainsi que nous le disions plus haut, toutes les grandes affirmations théologiques, celles de saint Augustin en particulier, mais également celles d’autres hommes moins connus que l’évêque d’Hippone, ont été associées à sa pensée théologique. Mais par delà les Pères de l’Eglise, il n’a cessé de regarder, de consulter et de respecter l’Ecriture, acceptée comme Parole divine, règle infaillible de la foi et de la vie chrétienne, autorité suprême pour le fidèle à titre individuel et pour l’Eglise communautairement. C’est à elle que nos consciences sont liées, et non à des instances humaines, fussent-elles ecclésiastiques. Nous lui devons une soumission inconditionnelle et respectueuse, parce que, Parole vivante n’est certainement pas «le pape en papier » que l’ironie de certains se plaisent à décrire…

Le contenu de l’Ecriture se résume à ce point capital : la connaissance de Dieu et la connaissance de nous-mêmes. Calvin attachait une très grande importante au problème de la connaissance. La question essentielle à ses yeux est la suivante : comment l’homme, et de surcroît l’homme pécheur, peut-il connaître Dieu, et, par là, se connaître lui-même ? Or, la réponse qu’il donna à cette question demeure valable pour notre époque comme pour la sienne. Grâce à elle, nous pouvons proclamer l’Evangile. Selon Calvin, l’homme peut connaître Dieu, et en le connaissant il peut se connaître. La sagesse véritable consiste précisément à connaître Dieu et à se connaître à la lumière de la connaissance qu’on a de lui. Car nul ne peut s’examiner sans se tourner auparavant vers Dieu ; c’est en Lui qu’il a effectivement «la vie, le mouvement et l’être », ainsi que le déclarait déjà saint Paul sur l’aréopage d’Athènes.

L’homme a été créé à l’image de Dieu et cette image, en dépit des effets dévastateurs de la chute, demeure indestructible. Des vestiges en demeurent dans l’être humain malgré les traces profondes laissées par le péché. C’est pourquoi, selon Calvin, tout homme a connaissance innée de Dieu, une connaissance inscrite sur son “cœur” et qui devra se raviver par la révélation générale que Dieu accorde à tout homme. L’Ecriture nous fait connaître Dieu, elle nous révèle comment nous pouvons nous mettre au bénéfice de sa glorieuse rédemption et comment nous pouvons accomplir la mission que le nouveau Maître de nos existences nous confie. L’Ecriture demeure l’autorité suprême en matière de pensée et d’action ecclésiastique, mais cette autorité déborde le cadre de la vie et de l’activité ecclésiastiques pour envelopper notre vie intellectuelle, nos activités scientifiques, nos projets culturels et nos entreprises politiques. Certes, ni pour le réformateur ni pour ses disciples modernes, la Bible n’est pas une sorte de manuel qu’il conviendrait de consulter chaque fois qu’on s’engage dans ces disciplines. Mais ce n’est qu’en elle que nous trouverons des principes sûrs pouvant guider notre réflexion et présider à toutes nos activités. Ainsi comprise, la foi réformée se fonde sur cette unique autorité. Ici ressort encore l’importance décisive de la doctrine de Dieu pour notre vie.

A la suite de l’Ecriture, Calvin placera Dieu au centre de la vie et de toutes les expériences de l’homme. Ce sont ses desseins et non pas les interrogations de la créature qui seront décisives. Le but suprême de l’existence est de connaître Dieu et de le servir. L’histoire de l’humanité, de même que les actions individuelles contribuent à leur manière à réaliser les desseins de Dieu. Rien ici bas ne saurait anéantir ses divins projets. La chute originelle amena l’homme à ne plus penser en fonction de la gloire et de la majesté divine et il cessa de se soumettre à son Créateur. La chute le poussa vers une corruption morale totale, de telle sorte que l’homme est incapable de faire le bien par ses propres efforts, et si épisodiquement il y parvient, Calvin attribue une telle “réussite” à l’action de Dieu et à l’irrésistible efficacité de sa grâce. Car l’homme est totalement assujetti au mal. Il ne mérite ni pardon ni salut. Il a besoin d’un Rédempteur. Et celui-ci viendra de la part de Dieu, ce sera son propre Fils qui réalisera cette réparation de manière parfaite. Il est l’unique Médiateur entre Dieu et l’homme, à l’exclusion de toute autre créature, ange ou homme.

Le Christ Rédempteur est mort pour les élus. Ici entre en scène l’une des affirmations bibliques les plus remarquables. Il s’agit de l’élection libre et souveraine de Dieu. Certes, elle est souvent incomprise, voire honnie même par un certain nombre de chrétiens. Il faut nous rappeler que cette doctrine était déjà enseignée non seulement par Saint Augustin, mais encore par les réformateurs du seizième siècle. Cependant Calvin fut celui qui en tira toutes les conclusions théologiques. Non pas pour répondre à des questions et à des interrogations de nature psychologique, source de nombreux malentendus à ce sujet, mais afin de rendre exclusivement justice à la Bible. Parce que Dieu a élu les siens, il leur offre aussi le salut. Par un acte souverain, libre et effectif, Dieu nous appelle à lui et nous attache à sa personne. Il ne se contente pas d’offrir le salut ; il l’applique. Il nous sauve véritablement comme il l’a décidé, l’efficacité de notre salut dépend entièrement de lui et non de nos sentiments et de nos impressions, même pas de notre foi… S’il n’en était pas ainsi Dieu ne serait qu’un être limité, sans pouvoir sur nos volontés rebelles et ne connaîtrait qu’échec et humiliations… Mais il nous sauve du fait même qu’il nous appelle. C’est pourquoi nous avons la certitude (et la consolation) absolue de notre salut.

Nous ne pouvons pas discuter ici de tous les détails de cette affirmation biblique fondamentale. Qu’il nous suffise de préciser qu’elle n’est ni fataliste ni arbitraire. Il y a des chrétiens qui continuent à jeter l’anathème sur ceux qui y restent fermement attachés et qui déclarent la certitude de leur salut. Rappelons encore qu’avant Calvin, Saint Paul l’affirmait déjà avec force, car elle n’est ni une hypothèse ni une spéculation. Elle est ancrée au fond de nos cœurs dans la mesure où nous demeurons attachés à Jésus-Christ, et nous nous soumettons à son Evangile. Calvin avait rompu avec des traditions stériles et des erreurs mortelles pour la foi afin de mettre en plein jour la vérité évangélique et d’accorder l’honneur et la gloire à Dieu seul. Par son exemple et son enseignement, il nous invite à suivre cette voie.

 

Aaron R. Kayayan: Pasteur réformé d’origine arménienne formé en France. Fondateur du Ministère Perspectives Réformées, Kayayan est l’initiateur providentiel de l’Eglise Réformée Confessante au Congo et Enseignant de théologie à distance des plusieurs jeunes originaires des pays africains francophones. Il a quitté ce monde en mai 2008, après avoir servi son Seigneur pendant plusieurs années plus particulièrement en France, en Afrique et aux Etats–Unis. Cet article est extrait de ses annexes in L’Eglise dans l’Histoire. Auteur: B.K. Kuiper, adaptation-traduction de l’anglais par Aaron Kayayan, Ed. Pespectives Réformées, Palos Heights, 1989: 424-427.

Image :
Jean Calvin. Source : Wikimedia

            mis à jour vendredi 30 avril 2010